Pascal Dupré. Grip éditions 2007.>>>

Encore, elle remet ça ? Parfaitement. Cela dure depuis une demi-siècle et ça ne s’arrêtera qu’avec sa disparition. Car même privée de la vue, Jacqueline de Romilly poursuit son inlassable propagande pour la culture grecque. Ce qui s’appelle enfoncer un clou. Dans le bonheur du commerce intime avec ce que la pensée a produit selon elle de plus noble pour l’esprit, dans la souffrance de le clamer dans le désert et l’indifférence, avec la colère qui s’ensuit. Sauf que cette fois, celle qui fut la première femme professeur au Collège de France a légèrement changé son fusil d’épaule. Au lieu d’en appeler au sauvetage d’un enseignement des humanités au bord de l’abîme, elle chante haut et fort la grandeur de la langue grecque. Aidée de Monique Trédé, qui dirige le Centre d’Etudes anciennes de l’Ecole Normale Supérieure, Jacqueline de Romilly pousse à nouveau son cri de guerre sous forme de chant d’amour dans Petites leçons sur le grec ancien (176 pages, 15,50 euros, Stock). La lecture en est passionnante car fluide, légère, ailée même. On en oublierait la densité du propos. D’autant que les auteurs ne résistent pas au plaisir de moquer les précieux ridicules, ces pédants et faux-savants des médias et d’ailleurs, qui mettent par exemple de la “problématique” (art de poser les problèmes) à toutes les sauces, là où “problème” suffit amplement.
Tout pour la langue. Ce qui ne fut pas toujours le cas dans l’abaondante bibliographie de l’helléniste, plus souvent consacrée à Thucydide, au pathétique dans la tragédie ou à la modernité d’Euripide. J’en ai surtout retenu un chapitre sur la faculté du grec ancien à inventer des mots ou à en composer en les dérivant et en leur adjoignant des préfixes et des suffixes dotés d’une valeur précise. Deux exemples valent d’être rapportés car il s’agit, d’après les auteurs, de deux termes crées par Platon mais oubliés par nos dictionnaires contemporains. “Timocratie” tout d’abord, forgé à partir de “timé” (marque d’honneur) : ainsi désignait-on un régime où ceux qui recherchaient avant tout les honneurs commandaient (La République, 545, B). ”Théâtrocratie” ensuite, qui fait penser à la société du spectacle de Guy Debord, mais c’est un faux-semblant. Il s’agit plutôt d’une démocratie où tout le monde se croit compétent sans avoir rien appris, du théâtre comme des autres disciplines ; ceux qui en sont en tirent le plus souvent une assurance qui les mène à l’impudence; dès lors ils se croient tout permis, refusent l’autorité, les lois, le serment, l’engagement … (Les Lois, 701, A 3).
“Timocratie” et “Théâtrocratie” sont effectivement deux mots introuvables de nos jours. Dans les dictionnaires. Car dans la vie, les réalités qu’ils recouvrent sont aveuglantes et assourdissantes. Il serait peut-être temps d’accorder les uns avec les autres. Grâces soient rendues à Jacqueline de Romilly qui oblige la masse des oublieux à payer la dette de notre culture à la Grèce ancienne.
(” A Athènes là-haut sur la montagne”, photo passou)
"Que nul n'entre ici s'il n'est grammairien"
De l'importance de la grammaire
C'est sans vergogne que je plagie Platon, tant c'est dans l'esprit de son injonction que je situe ma réflexion. En effet, si l'esprit mathématique doit présider à toute réflexion rationnelle, je suis convaincu que tout discours quel qu'il soit doit être structuré par une grammaire commune et rigoureuse.
Il en va du sens, donc de la communication. Donc de l'humain.
Or, comme beaucoup d'entre vous, je constate une indigence du discours de mes élèves, un déficit important de la culture et du vocabulaire, sans parler de la difficulté, parfois, à lire tout simplement. J'enseigne pourtant en Terminale, en philosophie, et donne quelques heures dans le supérieur où je constate le même phénomène.
Ce qui me paraît en cause dans cet état de fait est l'interdiction de l'apprentissage systématique de la grammaire à l'école.
Ce n'est pas parce que le petit enfant apprend sa langue maternelle apparemment sans effort qu'il faut bannir tout effort dans les méthodes pédagogiques d'apprentissage de la langue. D'autant plus que celles-ci ont parfois pour avantage de corriger la langue apprise dans les familles.
La grammaire est ce qui structure la langue et donc ce qui structure l'esprit. Elle contient une logique qui, une fois ses prémisses acquises et admises, est opérationnelle. Elle forme un code, conventionnel, c'est-à-dire unissant des contractants. Si nous avons les mêmes mots mais pas la même grammaire, il nous est impossible de nous entendre, d'être en accord sur les mêmes vérités.
Opérationnelle, dis-je. En Terminale, il m'arrive, pour certaines phrases longues comme savent en ciseler les Kant ou Descartes, de "faire de la grammaire" avec ou plutôt devant mes élèves. Je cherche la phrase simple, sujet, verbe, complément, puis j'ajoute une par une les circonstances qui en fléchissent le sens... jusqu'à trouver l'idée. Ringard, non ? J'assume. Qu'y a-t-il de compliqué ou de rabaissant à procéder ainsi ? Surtout lorsqu'on sait les problèmes que pose, par exemple, cette phrase de Descartes : "Je ne sais si je dois vous entretenir des dernières méditations que j'y ai faites." Quand je demande ce que représente "y", j'ai droit invariablement à la réponse : "ben, son interlocuteur !".
Il me semble que des analyses grammaticales, ou des analyses logiques - les bien nommées - s'avèrent nécessaires à la compréhension du moindre texte. Pourquoi cacher aux élèves les trésors d'architecture de leur langue ? Pourquoi leur enlever ce merveilleux instrument de compréhension et de libération des idées ? Premier des arts libéraux, la grammaire désigne la capacité de formuler tous les énoncés d'une langue. Libératrice de la pensée, elle est un art de création et de socialisation. Il est inconcevable qu'on n'en fasse pas la base de tout enseignement, y compris celui des formateurs. Si la capacité du langage est innée, il n'en est pas de même de la langue. Elle s'apprend. Et pour la manipuler, il faut aller au-delà du mimétisme de l'enfance. Il faut en connaître les arcanes, et plus proprement la démystifier, qu'elle ne soit pas ou plus un instrument de pouvoir réservé aux élites.
Maîtriser sa langue, c'est maîtriser son langage, et bien au-delà. "Sauver les élèves", dites-vous. Oui, les sauver de l'ignorance et de la servitude qui est son lot. De la facilité démagogique qui empêche leur insertion dans la réalité.
Allez, pour terminer, une petite "brève de copie" : "La question pourquoi faut-il éduquer l'homme ? insinue que la réponse est affirmative."
Que nul n'entre ici s'il n'est grammairien !
Jean-Pierre Thullier
===================À lire également un article de Christian Montelle sur la lecture>>>
La « pomme de discorde », « le pactole », « le taureau qu’il faut prendre par les cornes », le « dédale », la « boîte de Pandore » sont des expressions que nous utilisons quotidiennement. Pourtant, peu de gens savent qu’elles sont tirées de la mythologie grecque. Ce livre nous raconte les histoires passionnantes où elles prennent leur source.
Mais la mythologie est surtout une représentation du monde que l’ouvrage met en lumière : l’univers y apparaît comme un être harmonieux, juste, beau, et bon. Mais si l’équilibre était donné d’emblée, il n’y aurait pas de vie : « sans les hommes, les Dieux s’ennuieraient ». C’est pourquoi la lutte contre le chaos, les premiers Dieux et les Titans constitue un thème majeur de cette mythologie. Et lorsque Zeus instaure enfin un partage ordonné du monde, ce sont encore des excès de ceux qui veulent subvertir cet ordre que découlent catastrophes et tragédies. Tel est le sens le plus profond du précepte inscrit sur le temple de Delphes : « connais toi toi-même », c'est-à-dire « ne te prends pas pour un Dieu ».
Rien n’est plus passionnant que cette plongée dans les mythes grecs : si la magie qu’ils dégagent est au moins égale à celle des contes de Grimm ou de Perrault, ils constituent de surcroît une irremplaçable source de culture qui éclaire merveilleusement les fondements de notre manière d’appréhender le monde et les hommes.
Du même auteur :
Et vos enfants ne sauront pas lire... ni compter !
Marc Le Bris
Éditions Stock. Avril 2004.
Un soir de l'hiver dernier, je reçus deux jeunes filles en colère - vraiment très en colère. Elles étaient institutrices en formation (pardon, professeurs des écoles !) à l'IUFM de leur secteur et venaient d'avoir, une heure auparavant, une altercation avec leur « formateur » en français. Elles avaient demandé à cet homme pourquoi la grammaire nouvelle qu'il leur prônait avec insistance était supérieure à la grammaire traditionnelle. Le « maître » avait été incapable de leur donner une seule raison, sauf à réaffirmer qu'elle était préférable. Gabrielle et Flora ne décoléraient pas ; elles réclamaient mon avis.
Évidemment, je leur mis en charpie, de mon mieux, cette imposture enseignante que constitue la grammaire dite « nouvelle », issue inconsidérément du structuralisme le plus pédant ; je les rassurai sur le bien-fondé de leur attachement à la vieille nomenclature éprouvée. Pas de déictiques, mais des bons vieux pronoms… Eh bien, désormais, je n'aurai plus besoin de me fendre d'aucune démonstration, il me suffira de tendre aux questionneuses irritées un livre superbe publié ces jours-ci par un professeur, Paul-Marie Conti (1), lequel analyse et décrit l'enseignement actuel du français du haut d'une vaste expérience et d'une impressionnante culture.
Le constat est sans pitié : « L'école contemporaine est moins égalitaire que l'école de jadis, écrit M. Conti. L'éducation de masse a échoué, et les écoles des riches prospèrent quand celles des pauvres s'enfoncent dans l'ignorance. » Seulement il explique clairement l'une des causes principales de cet échec programmé : le chamboulement de l'enseignement du français qui débouche sur du creux, du vide, une fabuleuse tricherie organisée par des gens dont les visées politiques passent avant le souci d'instruire vraiment. Tout le livre est passionnant ; il étale les carences de l'enseignement littéraire - c'est à en pleurer, de rire et de chagrin. Mais le premier chapitre, relatif à « l'enseignement de la langue », est le plus lumineux ; il traite de la grammaire moderne - que l'auteur appelle « grammaire globale » pour en démonter les supercheries. « La grammaire globale se donne les apparences d'une science, sans masquer toutefois sa misère à l'observateur attentif. »
Misère et prodigieuse inefficacité. Le livre met en lumière le malentendu qui existe entre les intentions de la grammaire « moderne » - qui n'en est pas une véritablement - et les objectifs de la grammaire traditionnelle. Malentendu qu'on pourrait résumer ainsi : la nouvelle grammaire exerce les élèves à repérer des faits de langage (avec des mots à coucher dehors), mais ne leur apprend rien d'utile quant au maniement de la langue, tandis que l'ancienne s'efforce de guider les enfants dans la forêt des fonctions, et de leur inculquer une vraie connaissance pratique de la syntaxe du français.
Pour prendre une image, la grammaire nouvelle est une sorte de guide touristique destiné à visiter des monuments classés, alors que la grammaire ancienne est une école d'architecture où l'on apprend à bâtir des maisons. « L'enseignement du français est devenu le lieu de considérations creuses - la langue elle-même ne fait plus l'objet d'aucun apprentissage. » Le niveau général des élèves est tiré paradoxalement vers le bas - et c'est là justement, pardonnez-moi, que le « bas » blesse, comme dit ma cousine !
Or, qui peut le plus peut le moins. Tel qui maîtrise le français dans sa forme correcte ou soutenue, tellement soutenue qu'il en monte parfois vers les nuages de la poésie, peut aussi écrire et s'exprimer en charretier s'il le souhaite, ou s'il le faut. Mais celui qui ne connaît que le niveau charretier reste condamné à vie à la charrette - c'est actuellement le sort de l'enfant du peuple que l'école trahit en ne lui donnant pas ses chances, malgré tous les bavardages idéologiques.



ARCHIMÈDE
Quatre petits bras serrés
Sur un grand vide tout esseulé.
Je suis fin, je suis pur,
Je suis la plus belle des figures.
Ne cherchez pas à m’aimer,
C’est inutile, je suis carré.

Mais l'espoir demeure. Sur le devant de la scène, hagards et concentrés comme dans un film catastrophe, la petite escouade des puissants, les pompiers du feu monétaire, les Sarkozy, Paulson, Merkel, Brown et autres Trichet, engouffrent dans le trou central des milliers de milliards. "Sauver les banques !" Ce noble cri humaniste et démocratique jaillit de toutes les poitrines politiques et médiatiques. Pour les acteurs directs du film, c'est-à-dire les riches, leurs servants, leurs parasites, ceux qui les envient et ceux qui les encensent, un happy end, je le crois, je le sens, est inévitable, compte tenu de ce que sont aujourd'hui et le monde, et les politiques qui s'y déploient.
On a souvent parlé ces dernières semaines de "l'économie réelle" (la production des biens). On lui a opposé l'économie irréelle (la spéculation) d'où venait tout le mal, vu que ses agents étaient devenus "irresponsables", "irrationnels", et "prédateurs". Cette distinction est évidemment absurde. Le capitalisme financier est depuis cinq siècles une pièce majeure du capitalisme en général. Quant aux propriétaires et animateurs de ce système, ils ne sont, par définition, "responsables" que des profits, leur "rationalité" est mesurable aux gains, et prédateurs, non seulement ils le sont, mais ont le devoir de l'être.
Il n'y a donc rien de plus "réel" dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif. Le retour au réel ne saurait être le mouvement qui conduit de la mauvaise spéculation "irrationnelle" à la saine production. Il est celui du retour à la vie, immédiate et réfléchie, de tous ceux qui habitent ce monde. C'est de là qu'on peut observer sans faiblir le capitalisme, y compris le film catastrophe qu'il nous impose ces temps-ci. Le réel n'est pas ce film, mais la salle.
Que voit-on, ainsi détourné, ou retourné ? On voit, ce qui s'appelle voir, des choses simples et connues de longue date : le capitalisme n'est qu'un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissaient des quantités astronomiques de valeurs, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé.
Laissons au film-crise, ainsi revu, sa force didactique. Peut-on encore oser, face à la vie des gens qui le regardent, nous vanter un système qui remet l'organisation de la vie collective aux pulsions les plus basses, la cupidité, la rivalité, l'égoïsme machinal ? Faire l'éloge d'une "démocratie" où les dirigeants sont si impunément les servants de l'appropriation financière privée qu'ils étonneraient Marx lui-même, qui qualifiait pourtant déjà les gouvernements, il y a cent soixante ans, de "fondés de pouvoir du capital" ? Affirmer qu'il est impossible de boucher le trou de la "Sécu", mais qu'on doit boucher sans compter les milliards le trou des banques ?
La seule chose qu'on puisse désirer dans cette affaire est que ce pouvoir didactique se retrouve dans les leçons tirées par les peuples, et non par les banquiers, les gouvernements qui les servent et les journaux qui servent les gouvernements, de toute cette sombre scène. Je vois deux niveaux articulés de ce retour du réel. Le premier est clairement politique. Comme le film l'a montré, le fétiche "démocratique" n'est que service empressé des banques. Son vrai nom, son nom technique, je le propose depuis longtemps, est : capitalo-parlementarisme. Il convient donc, comme de multiples expériences depuis vingt ans ont commencé à le faire, d'organiser une politique d'une nature différente.
Elle est et sera sans doute longtemps très à distance du pouvoir d'Etat, mais peu importe. Elle commence au ras du réel, par l'alliance pratique des gens les plus immédiatement disponibles pour l'inventer : les prolétaires nouveaux venus, d'Afrique ou d'ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des dernières décennies. Elle s'élargira en fonction de ce qu'elle saura faire, point par point. Elle n'entretiendra aucune espèce de rapport organique avec les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait vivre. Elle inventera la nouvelle discipline de ceux qui n'ont rien, leur capacité politique, la nouvelle idée de ce que serait leur victoire.
Le second niveau est idéologique. Il faut renverser le vieux verdict selon lequel nous serions dans "la fin des idéologies". Nous voyons très clairement aujourd'hui que cette prétendue fin n'a d'autre réalité que le mot d'ordre "sauvons les banques". Rien n'est plus important que de retrouver la passion des idées, et d'opposer au monde tel qu'il est une hypothèse générale, la certitude anticipée d'un tout autre cours des choses. Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de l'existence de tous dans le mouvement propre des idées. Le motif d'une émancipation de l'humanité n'a rien perdu de sa puissance. Le mot "communisme", qui a longtemps nommé cette puissance, a certes été avili et prostitué.
Mais, aujourd'hui, sa disparition ne sert que les tenants de l'ordre, que les acteurs fébriles du film catastrophe. Nous allons le ressusciter, dans sa neuve clarté. Qui est aussi son ancienne vertu, quand Marx disait du communisme qu'il "rompait de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles" et qu'il faisait surgir "une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous".
Rupture totale avec le capitalo-parlementarisme, politique inventée au ras du réel populaire, souveraineté de l'idée : tout est là, qui nous déprend du film de la crise et nous rend à la fusion de la pensée vive et de l'action organisée.
Alain Badiou, philosophe, romancier, éditeur
De 8h30 à midi puis de 14h00 à 16h30, ce sont près de trois heures par jour que nous consacrons à lire/écrire. C'est là notre activité fondamentale au CP, quatre jours par semaine.
Cliquez sur l'image pour l'agrandirMais l'espoir demeure. Sur le devant de la scène, hagards et concentrés comme dans un film catastrophe, la petite escouade des puissants, les pompiers du feu monétaire, les Sarkozy, Paulson, Merkel, Brown et autres Trichet, engouffrent dans le trou central des milliers de milliards. "Sauver les banques !" Ce noble cri humaniste et démocratique jaillit de toutes les poitrines politiques et médiatiques. Pour les acteurs directs du film, c'est-à-dire les riches, leurs servants, leurs parasites, ceux qui les envient et ceux qui les encensent, un happy end, je le crois, je le sens, est inévitable, compte tenu de ce que sont aujourd'hui et le monde, et les politiques qui s'y déploient.
On a souvent parlé ces dernières semaines de "l'économie réelle" (la production des biens). On lui a opposé l'économie irréelle (la spéculation) d'où venait tout le mal, vu que ses agents étaient devenus "irresponsables", "irrationnels", et "prédateurs". Cette distinction est évidemment absurde. Le capitalisme financier est depuis cinq siècles une pièce majeure du capitalisme en général. Quant aux propriétaires et animateurs de ce système, ils ne sont, par définition, "responsables" que des profits, leur "rationalité" est mesurable aux gains, et prédateurs, non seulement ils le sont, mais ont le devoir de l'être.
Il n'y a donc rien de plus "réel" dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif. Le retour au réel ne saurait être le mouvement qui conduit de la mauvaise spéculation "irrationnelle" à la saine production. Il est celui du retour à la vie, immédiate et réfléchie, de tous ceux qui habitent ce monde. C'est de là qu'on peut observer sans faiblir le capitalisme, y compris le film catastrophe qu'il nous impose ces temps-ci. Le réel n'est pas ce film, mais la salle.
Que voit-on, ainsi détourné, ou retourné ? On voit, ce qui s'appelle voir, des choses simples et connues de longue date : le capitalisme n'est qu'un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissaient des quantités astronomiques de valeurs, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé.
Laissons au film-crise, ainsi revu, sa force didactique. Peut-on encore oser, face à la vie des gens qui le regardent, nous vanter un système qui remet l'organisation de la vie collective aux pulsions les plus basses, la cupidité, la rivalité, l'égoïsme machinal ? Faire l'éloge d'une "démocratie" où les dirigeants sont si impunément les servants de l'appropriation financière privée qu'ils étonneraient Marx lui-même, qui qualifiait pourtant déjà les gouvernements, il y a cent soixante ans, de "fondés de pouvoir du capital" ? Affirmer qu'il est impossible de boucher le trou de la "Sécu", mais qu'on doit boucher sans compter les milliards le trou des banques ?
La seule chose qu'on puisse désirer dans cette affaire est que ce pouvoir didactique se retrouve dans les leçons tirées par les peuples, et non par les banquiers, les gouvernements qui les servent et les journaux qui servent les gouvernements, de toute cette sombre scène. Je vois deux niveaux articulés de ce retour du réel. Le premier est clairement politique. Comme le film l'a montré, le fétiche "démocratique" n'est que service empressé des banques. Son vrai nom, son nom technique, je le propose depuis longtemps, est : capitalo-parlementarisme. Il convient donc, comme de multiples expériences depuis vingt ans ont commencé à le faire, d'organiser une politique d'une nature différente.
Elle est et sera sans doute longtemps très à distance du pouvoir d'Etat, mais peu importe. Elle commence au ras du réel, par l'alliance pratique des gens les plus immédiatement disponibles pour l'inventer : les prolétaires nouveaux venus, d'Afrique ou d'ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des dernières décennies. Elle s'élargira en fonction de ce qu'elle saura faire, point par point. Elle n'entretiendra aucune espèce de rapport organique avec les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait vivre. Elle inventera la nouvelle discipline de ceux qui n'ont rien, leur capacité politique, la nouvelle idée de ce que serait leur victoire.
Le second niveau est idéologique. Il faut renverser le vieux verdict selon lequel nous serions dans "la fin des idéologies". Nous voyons très clairement aujourd'hui que cette prétendue fin n'a d'autre réalité que le mot d'ordre "sauvons les banques". Rien n'est plus important que de retrouver la passion des idées, et d'opposer au monde tel qu'il est une hypothèse générale, la certitude anticipée d'un tout autre cours des choses. Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de l'existence de tous dans le mouvement propre des idées. Le motif d'une émancipation de l'humanité n'a rien perdu de sa puissance. Le mot "communisme", qui a longtemps nommé cette puissance, a certes été avili et prostitué.
Mais, aujourd'hui, sa disparition ne sert que les tenants de l'ordre, que les acteurs fébriles du film catastrophe. Nous allons le ressusciter, dans sa neuve clarté. Qui est aussi son ancienne vertu, quand Marx disait du communisme qu'il "rompait de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles" et qu'il faisait surgir "une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous".
Rupture totale avec le capitalo-parlementarisme, politique inventée au ras du réel populaire, souveraineté de l'idée : tout est là, qui nous déprend du film de la crise et nous rend à la fusion de la pensée vive et de l'action organisée.
Alain Badiou, philosophe, romancier, éditeur